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Dimanche 11 avril 2004 7 11 /04 /2004 00:00
REPORTAGE
LE MONDE
| 10.04.04 | 14h29  •  MIS A JOUR LE 10.04.04 | 17h57

Pékin de notre correspondant

La bâtisse de brique se dresse dans un no man's land d'éboulis. La scène est devenue classique dans la capitale préolympique bourdonnant de mille chantiers : pans de maisons éventrés, ciment concassé, le tout cerné d'une palissade de tôle.  On croise des ouvriers coiffés de casques jaunes, bâtisseurs du nouveau Pékin surgis de la campagne profonde. Cruelle ironie : l'école de brique ocre qui va être détruite accueillait des enfants de ces mêmes migrants ruraux ("mingong").

Le bâtiment vit ses dernières heures avant l'élargissement d'un boulevard. Zhao Shengjie, le directeur de l'établissement, ne cache pas sa lassitude. "J'ai vraiment envie d'arrêter, soupire-t-il. C'est trop dur." Dans son bureau aux murs sales, des cartons de livres scolaires s'entassent sur une armoire métallique. Les couloirs sont déserts, les classes vides. L'électricité a été coupée. Dans quelques jours, l'école Shuren ("Former des hommes"), située à Haidian, district universitaire du nord-ouest de Pékin, n'existera plus.

CHIRURGIE URBAINE

L'histoire est banale. L'école Shuren est une victime ordinaire de la grande chirurgie urbaine dont Pékin est la chair. Des lieux de vie disparaissent. Des micro-communautés se trouvent refoulées vers la lointaine banlieue. Zhao Shengjie et ses 300 élèves - âgés de 4 à 16 ans - se retrouveront dans une autre école de mingong, à la périphérie. Le nomadisme scolaire, il connaît. Depuis 1999, il en est à son sixième déménagement.

Mais toutes n'ont pas même ce privilège. Sur les 600 écoles de mingong que comptait Pékin à la fin des années 1990, une centaine ont survécu. Et une dizaine d'entre elles seulement ont obtenu un statut légal, grâce à un petit mouvement d'opinion où s'illustrent, aux côtés d'étudiants bénévoles de l'université, des personnalités comme Wu Qing, fille de la romancière Xie Bingxi et déléguée à l'Assemblée nationale du peuple (ANP). Les autres écoles, illégales, sont tolérées mais vouées à la précarité et à l'arbitraire de décisions locales.

Zhao Shengjie fait partie de ces Chinois anonymes qui se battent pour des causes sociales. Agé de 34 ans, fils de paysans d'une province pauvre, Zhao s'est exilé à la ville pour louer ses bras dans les chantiers ou les restaurants. Dans la capitale, il prend des cours du soir. Passionné de littérature, il finit par décrocher une licence à l'université, devient correcteur dans l'édition. Puis il découvre l'existence d'une école pour enfants de mingong. Il démissionne et devient enseignant. Plus tard, il fonde son propre établissement, l'école Shuren.

CONCURRENCE IMPLACABLE

La demande est énorme. Alors que Pékin compte 3 millions de mingong, sur une population de 13 millions, les structures scolaires officielles ignorent cette population flottante, dépourvue de certificats de résidence en règle. Les écoles "officieuses" sont nées de ce grand vide. Faute de soutien politique, la reconnaissance statutaire est rarissime. "J'ai vainement multiplié les démarches pour faire régulariser mon école, raconte Zhao. On m'a objecté : vous n'avez pas d'adresse fixe !"

Autre adversité : l'implacable concurrence que se livrent ces écoles alternatives. A raison de 300 yuans (300 francs) par enfant et par semestre, la clientèle potentielle excite les convoitises. "Les directeurs d'école de mingong ne sont pas forcément des humanistes, grince Zhao. On trouve aussi des affairistes qui ne reculent devant rien pour ravir des élèves à une école rivale." Le procédé le plus courant consiste à offrir une prime à un élève ou à un professeur pour chaque nouvelle recrue. "Il en résulte un grand désordre."

Combien de temps Zhao tiendra-t-il encore ? Il a l'air découragé mais reconnaît certains progrès. "Nous qui sommes dépourvus du hukou (certificat de résidence dans la ville) sommes moins souvent arrêtés et refoulés qu'avant." Mais la frontière sociale, elle, n'a pas disparu : "Nous restons malgré tout des citoyens de seconde classe."

Frédéric Bobin

Sur les 600 écoles pour migrants ruraux de Pékin, une centaine ont survécu | AP - Greg Baker

Par babochina - Publié dans : china as it is
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