Autant dire, on se fait chier.Mais nous disposions jusqu’il y a peu d’une perle de la culture porteno. La G… D … n … g Academy. Je ne veux pas être indiscrète, mais au milieu on parle de danse et d’un métal doré qui commence par g en anglais.
Cela valait le détour. Le charme du lieu ne reposait pas sur le cadre (une grande salle de ballet, très audacieusement décorée d’une myriade de guirlandes argentées sur le plafond, histoire de faire mentir le doré de la raison sociale, et avec une magnifique vue en toute sincérité sur le Temple du Ciel) mais sur une fine équipe, dont Arend me fit remarquer justement que « C’était très Beijing. Si cela avait été dans une autre ville, ils ne se seraient jamais trouvés »
Il marque un point.
Alors entamons le casting.
Robert – le professeur
aka « Le Beau Robert »
aka « Robert les 8 pas »
aka « Bob le Panaméen »
Ce qui frappe tout d’abord chez Robert, c’est la chemise en soie noire à manches bouffantes, avec les poignets qui remontent presque à l’avant-bras, avec la ceinture abdominale en soie noire de maître d’h qui gaine son corps (empâté) lui apportant prestance et prestige. Surmontant un pantalon de soie noire à baguette sur le côté et lui-même surmonté par un brushing de cheveux blancs impeccablement lissés sur le côté, qu’on se demande si c’est pas de l’ouate.
Rien qu’à le voir, on imagine une vie de taxi-boy sur les croisières du 3e âge en Méditerranée ou les frissons des rombières lors des thés dansants à la lumière tamisée des banlieues nord-américaines lorsque le beau Robert s’est approché de leur table, a pour un instant cassé son maintien d’hidalgo des parquets cirés pour les solliciter pour un paso doble inoubliable.
Aaaaaaah Robert, quelle vie de romance au clair de lune et de fuites au petit matin, la valise vide, pour échapper aux hôteliers trop soucieux de rentrer dans leur frais as-tu du avoir.
Je suppute.
Papillon – la partenaire
Papillon est charmante. A vue de nez, 40 ans, 40 kilos bien conservés. Des bas noirs à résille, une petite jupette volante, un petit body rose puéril de danseuse. Je sais que Papillon est mariée, mais le mari la prête gentiment à Robert pour ses cours.
Papillon passe donc 2 heures par leçon, accrochée comme pour résister à la force d’un tsunami qui l’emporte dans les bras de Robert, ou pédalant dans le vide parce que Robert vient de la lâcher pour expliquer un truc avec les mains. Elle vit cela avec un immuable regard perdu (dans le vide, je sais, je me répète) qui se perd partout dans la salle et surtout dans les yeux de Robert, qui la nie confortablement.
Papillon a une mémoire vive d’un kb et une présence au sol, une assurance, qui lui valent ce surnom. Définitivement, Papillon volète sur la piste. La tête monte, descend, les chevilles s’emmêlent légèrement, la gambette part pendant que la jambe reste au sol, le simple pivot hésite toujours à démarrer un French Cancan, la tête tourne, effarée, ne sachant où son partenaire va la guider (étonnant parce que Robert guide –non pas guide, Robert ne guide pas, il téléporte- à coups de truelle et que c’est télégraphié à coups de tam tam, il fait toujours les mêmes pas). Toutefois une confusion charmante qui lui va très bien, mais qui blesse légèrement les conventions du tango argentin.
Le moment favori de Papillon, cela se voit, c’est quand Robert arrive au moment purement émotionnel de sa démonstration « j’épate Buenos Aires en 2h ». C'est à dire quand la partenaire, soutenue par le bras ample et généreux du mâle qui va guider ses hormones en lieu sûr (c’est la symbolique), se laisse aller la tête et les épaules vers l’extérieur, la jambe gauche relevée pour s’enrouler telle la liane autour de son chêne dans un mouvement d’abandon d’une sensualité on ne peut plus latine. Son bras gauche remonte lentement le long de son corps, « les paumes vers l’intérieur, parce que quand vous voyez les danses andalouses, les femmes ont toujours ces mouvements très beaux des bras ceints de leurs châles, et cachent jusqu’au dernier moment, comme un ultime signe de leur pudeur, la paume immaculée de leurs mains, dernier rempart peut-être de leur vertu » (dixit Robert, cette allusion sévillane est l’un des points forts de la démonstration, et un peu boosté par moi j’avoue). Son bras gauche remonte donc et, ensuite, telle une fleur vénéneuse qui ne vivra que le temps d’une danse, il retombe le long de son corps alors que la corolle de son visage tombe vers l’arrière, abandonnée et lascive et que Robert de son bras puissant, la fait pivoter sur sa jambe restante, pour complètement lui cambrer le dos.
Face à cette démonstration de pure union des corps dans une étreinte sans failles, le public se demande si Robert ne va pas, tel un prestidigitateur, nous caler une rose entre ses dents pour parachever le tableau.
Papillon ne parle pas un mot d’anglais, Robert ne parle pas un mot de chinois. La directrice traduit. Mais honnêtement, le langage des corps n’est-il pas suffisant ?
Bon, alors, tout d’abord, incultes, Robert n’enseigne pas le pas de base, Robert vous offre une porte dérobée (et sacrément court-circuitée, gaffe à l’électrocution) vers un monde de sensations nouvelles, vers une fusion dans la moiteur des nuits argentines. Robert enseigne le pas Robert. Le pas de base avec un début de tour en quittant le croisé. De l’audacieux, de l’original, du visionnaire.
Après cela, c’est réglé, t’es accro ou tu te casses, mais en tout cas, mission accomplie, tu peux épater tes beaux-parents en cassant le dos de ta femme et en dérapant contre le buffet au prochain repas dominical. C’est pas du spirituel, c’est du clé sur porte. Il délivre le Robert, on ne peut pas lui reprocher cela.
Qu’il enseigne à manipuler ses partenaires comme des sacs de courge, à regarder ses pieds en permance et à guider à coups de traction-extension, finalement, belle-maman le remarquera pas de l’extérieur dimanche prochain.
Elvira - la directrice
Rappelons que nous sommes en Chine. Une partie des élèves est donc chinoise. Bien qu’il ait un nom français, un accent nord-américain, Robert est panaméen et ne semble même pas avoir pris la peine d’apprendre l’universel « xiexie » . Papillon ne pétant pas un mot du tout, ni en anglais, ni en chinois, elle s’exprime uniquement en variations sur le thème du regard perdu dans un monde trop complexe pour elle, il faut donc un interprète.
Quoique je ne pense pas réellement que Robert considère qu’il lui soit nécessaire de parler à Papillon. Il lui adresse de temps en temps 2, 3 mots, et ne la regarde jamais sauf quand elle ne s’accroche pas à sa main altière quand il lève le bras.
Mais il faut servir la soupe à la foule bêlante d’élèves en quête d’harmonie physique et spirituelle, le tout en moins de 2h.
C’est là qu’intervient l’ombre ténébreuse qui fait planer sur ce cours (déjà haut en couleurs) un voile noir et oppressant, la directrice.
Elvira suit en permanence Robert et Papillon pour tout traduire en chinois d’une voix tonitruante tout en gardant un œil de cerbère à la porte des Enfers pour veiller à ce que le reste de son école de danse file doux. Elle est partout, pour encaisser la thune, recadrer Papillon qui a tendance à s’éparpiller, jeter un coup d’œil à la porte et insister lourdement pour que tu prennes un abonnement à vie à signer d’une goutte de ton sang.
Car elle a un aspect légèrement « noir, c’est noir, il n’a plus d’espoir ».
On dirait Emily après la ménopause.
Cheveux noirs attachés, avec une frange bétonnée qui tombe bas sur une paire de lunettes en écaille noire (à mon avis, elles datent de l’époque de l’amitié sino-soviétique, elles ont du être faites en résidu d’alliage de Tupolev tellement elles ont l’air lourde) à carreaux teintés qui lui mangent le 2e tiers du visage mais qui lui globulent les yeux qu’on dirait qui nagent dans 2 petits aquariums carrés. On ne lui voit plus que le menton (qu’on espère en galoche pour parachever le tableau). Elle est vêtue de couches superposées de vêtements sombres, jupes, cols roulés, ponchos, gilets, bas sur un accessoire qui prend à mon avis tout son sens dans une école de danse, et un relief très particulier quand on entend Robert qui dit que « les pieds doivent caresser le sol »
càd. ça
Sans conteste les plus infâmes godillots qu’on ait pu trouver depuis qu’on a retirés du marché ses baskets à plateforme qui faisaient des empreintes de dinosaures quand on marchait dans la boue.
Lenny G – l’extra
Est apparu à la dernière leçon où j’ai assisté avec Arend un dénommé Lenny, ressortissant anglophone de son état, avec une longue mèche blanche rabattue sur le crâne. On peut dire qu’il complète agréablement le tableau. Laissez-moi vous reconstituer le dialogue.
Arend et moi sommes assis à enlever nos chaussures. Lenny s’avance, on fait les présentations, il nous demande depuis combien on est à Beijing, j’habite, Arend est en vacances.Lenny : Oh pour le moment, je suis juste professeur de conversation anglaise ici. La Chine c’est bien, hein ? Y a toujours moyen de rebondir.
Et moi, cela m’a bien aidé. (genre, je les aurai toujours et ils sont encore assez couillons pour me garder)
Nous restons neutres devant un tel déploiement de franchise. Lenny se rend peut-être compte que nous n’en attendions pas autant de lui, il embraie. Il nous demande si on fait du tango, on répond par l’affirmative. Et lui-même ?
Lenny : Oh oui, moi, je danse depuis 15 ans.Le tango ?
Lenny : Oh un peu de tout (pause, Lenny se relance dans un cri du coeur) Mais bon, vous savez, c’est quand même mieux le soir dans un bar en buvant en verre.
Tirade clotûrée avec, si pas un clin d’œil égrillard, une gestuelle laissant suggérer que si on le lançait sur le sujet, il aurait répondu par l’affirmative.
Malheureusement, c’est Arend qu’il a en face de lui. Je crois que l’amalgame douteux entre danse et exaltations des basses pulsions à coup de produits pas bons pour la santé lui a semblé quelque peu sommaire. Avec magnanimité, il fait semblant de rien. Ce qui fait que Lenny se re-casse la gueule, devient transparent et se tire comme un crabe. Je savoure.
La démonstration
En moins de 2 heures et sous nos yeux ébahis, Bob le Panaméen nous a passé en revue le ocho, le giro, la saccada, le boleo et le moment favori de Papillon, l’apothéose, le summum. Si après t’es pas convaincu, c’est que tu n’as jamais rêvé de danser comme Patrick Swayze dans Dirty Dancing juste avec une méthode Assimil DIY.
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