Dimanche 1 août 2004
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Rien qu’à aviser le papier peint à ramages bleu foncé dans la cage d’escalier et le linge qui pend aux fenêtres un soupçon m’assaille. Simple litote, j’ai vu le cauchemar venir dès qu’on m’a montré le bâtiment, mais à cause de la fatigue, j’ai manqué de réactivité. Je me rappelais être passée devant en juin en me disant qu’il devait s’agir des logements du personnel. C’est au quatrième en plus.
Dès l’entrée, plus aucun doute n’est permis, cela craint. Mon appartement n’a plus été modifié depuis la révolution culturelle, et il est mal foutu.
Il s’ouvre sur une perspective réjouissante. Un couloir avec au bout une toute petite porte. Entre-t-on par là dans la peau de John Malkovich ? Ce ne serait pas si dramatique comme lot de consolation. Mais non, cela va me tenir lieu de garde-robe, moquettée bleu poussière. Dans le terme bleu poussière, il y une partie acquise, et une partie innée. Faites le tri. Avant cela, un passage étroit sur la droite, sur le coté, ma salle de bains, un magnifique carrelage beige avec des motifs de poissons sous la lumière éclatante d’un 30 Watts diabétique, et toutes les appliques métalliques rouillées. Au fond, la cuisine super équipée. De la faïence encore plus beigeasse et triste (sans poissons), un évier, deux plaques de gaz, un frigo des années 70 et une mini commode dont la place idéale se situerait dans un garage pour y ranger les clous et les boîtes de désherbant. Et une fenêtre sur la cour/jardin intérieure des bâtiments. Même pas une fourchette ou un bol. Rien.
Dans le couloir principal, après le passage, ma chambre : un grand lit deux personnes, avec une couverture de lit et un repose-tête derrière d’un tissu brun foncé des plus engageants, deux meubles de nuit sombres. Et basta. À gauche au fond, une pièce en longueur, ma salle de séjour. Près de la porte, dans l’angle du mur, une table et deux chaises, le coin à manger, au milieu, deux fauteuils contre la paroi. Aussi confortables qu’en pierre de taille, recouverts de pied-de-poule gris sombre (un peu) taché, en face une petite télé. Contre la fenêtre qui s'ouvre sur le parking, un bureau avec une armoire chinoise sur la droite. Au moins, mon appartement ne donne pas directement sur l’avenue, 6 bandes de circulation. Des rideaux et des voiles dans la chambre et le salon qui forcent mon admiration. J’ai rarement vu aussi laid et désassorti. Le tout est éclairé au néon partout, tellement chaleureux. Tous les meubles sont brun foncé et les murs blanc, sales (le dernier adjectif s’applique aux deux termes le précédant), avec des taches, des fissures ou des retouches de plâtre apparentes. Ben, si finalement, on a amélioré depuis la Révolution Culturelle. Je peux être mauvaise langue quand même. Au plafond des dalles de plastique orangeasse sale, un peu désajustées. Pas de fontaine pour l’eau potable, mais j’ai droit à mon splendide thermos kitschissime (aux armes de l’hôtel, les amateurs apprécieront) rempli de flotte bouillante. Super toast pour une pendaison de crémaillère.
J’irradie de bonheur réellement, je micro-onde ma joie de vivre en ce dimanche. 8000 bornes pour cela pendant un an. Au moins, je serai motivée pour rester bosser. Je gis et couine durant quelques minutes, écrasée sous le poids de la sobriété monacale de mon appartement, du décalage et de la fatigue. Un peu de gnangnan sur fond de tango. Conclusion : la vie à la spartiate, cela apaise et cela libère l’âme, peut-être … mais pas forcément au premier abord.
Je dois sortir d’ici rapidement ou le traumatisme va affecter mes fonctions vitales même si l’airco fonctionne. De toute façon, je dois me rendre au marché de la Soie me chercher un sac à main potable pour le lendemain, mieux vaut maintenant que jamais, après 11 heures du matin, il faudra me placer sous assistance respiratoire avec la chaleur. Une douche en vitesse, et vamonos à toute allure. Hardi Evelyne, retour au shopping en guise de dérivatif psychologique.
Je prends le taxi et le métro comme une zombie, et je réalise que cinq semaines d’absence finalement, ce n’est pas beaucoup, je me sens déjà très routine. Une impression de déjà vu, blasée, lassée. Un véritable adjuvant spirituel cet appartement je vous dis.
Effectivement, la diversion tactique fonctionne. Après quelques négociations menées bille en tête, je repars avec un sac à main Gucci à 4 €, un portefeuille adapté à la taille des billets chinois, une paire de Ray Ban, une de D&G et des sandales, un peu rassérénée. À cause de la chaleur, les vendeuses manquent de punch. J’ai pu regarder et essayer des articles dans des échoppes sans devoir lutter physiquement et psychologiquement pour en ressortir sans les acheter à un prix réservé aux proches et personnes sympathiques comme moi. Prix fraternel qu’elles proposent d’établir avec une insistance et une persuasion qui s’apparentent à du harcèlement et à des voies de fait en Europe. Bref, de tout repos.
Retour au bercail, je m’effondre dans le coma jusqu’en fin d’après-midi. Moment manucure ! Après si longtemps… Je deviens addict après 27 ans sans même un coup de lime à ongles par mois. Tout près de chez moi se trouve un petit marché aux vêtements, tranquille. Je fais avec un bel abandon le sacrifice de mes cuticules. J’achète une bouteille d’eau. Impératif, je me suis ébouillantée en me rinçant les dents avec l’eau du thermos. Les thermos chinois sont isothermes à très long terme. Le temps de réaliser au supermarché, que comparé à Linyi, la perle poussiéreuse du Shandong, punaise, ça douille.
Après je reçois la visite de John, l’unique personne que je connaisse dans cette ville. Il habite par chance à 5 minutes à pied d’ici (et quand on voit les distances à Beijing, encore plus près que tout près) et qui vient constater l’étendue de mon malheur. Lui va quitter son poste à l’université du Peuple pour être engagé par une firme française. Impossible de savoir en quoi consistera au juste son travail. Mais il a répété un grand nombre de fois que ce serait très bien payé. Il en profitait pour se demander si 140 mètres carrés pour son appartement tout neuf en cours de construction, ce serait assez pour lui tout seul et s’il ne devrait pas en chercher un de 200 m2. Je suis fascinée.