LE MONDE | 09.04.04 | 14h22
Le rédacteur en chef du "Nanfang Dushi Bao", a été inculpé pour "corruption".
Pékin de notre correspondant
La communauté des journalistes chinois est sous le choc. Cheng Yizhong, rédacteur en chef du Nanfang Dushi Bao (Southern Metropolis News), quotidien cantonais érigé en modèle du nouveau journalisme en Chine, a été inculpé, a indiqué, son avocat vendredi 9 avril. Il avait été arrêté le 19 mars et placé en détention à Canton. Il est accusé de détournement de fonds portant sur 1,5 million de yuans (150 000 euros).
Cheng Yizhong, 38 ans, membre du Parti communiste (PCC), s'était imposé ces dernières années comme la figure emblématique d'une presse chinoise de plus en plus mordante, en particulier sur les sujets de société. "Il est très respecté, comme un chef spirituel", commente un ancien journaliste du Nanfang Dushi Bao. "Cette affaire va laisser des traces profondes dans le journalisme chinois", ajoute-t-il. A Canton, le domicile de Cheng Yizhong a été fouillé. Son ordinateur, ses livres et ses centaines de DVD ont été saisis.
L'affaire ressemble fort à une machination destinée à décapiter et à remettre au pas un quotidien qui a enragé, tout au long de l'année 2003, le gouvernement de la province du Guangdong par la liberté de ses enquêtes, en particulier sur les abus de la police.
Le jour même de l'arrestation de Cheng Yizhong, le tribunal de Dongshan, un district de Canton, condamnait Yu Huafeng, directeur général du Nanfang Dushi Bao, et Li Minying, ancien rédacteur en chef, respectivement à douze et onze ans de prison. Motifs officiels : "corruption", "détournement" et "appropriation d'actifs d'Etat". L'acte d'accusation reproche aux deux ex-dirigeants du journal d'avoir "détourné" 580 000 yuans (58 000 euros).
Selon les journalistes chinois, ce procès a pour but de préparer celui de Cheng Yizhong, dont la signature apparaît sur des documents comptables divulgués devant la cour.
En réalité, les flux financiers présentés comme de la "corruption" correspondent à la distribution de primes à neuf dirigeants du quotidien, selon une source interne au groupe de presse Nanfang (Sud). Les 2 000 salariés du Nanfang Dushi Bao ont, eux aussi, reçu pour 3 millions de yuans de primes. Ces revenus complémentaires ont été versés en 2001 à partir de recettes publicitaires exceptionnelles de l'année 2000.
La pratique est très répandue dans la presse chinoise. "Si Cheng Yizhong est corrompu, alors tous les journalistes chinois le sont", grince un ancien du journal.
La raison de cette offensive contre le quotidien est plutôt à trouver dans le conflit l'ayant opposé en 2003 aux autorités cantonaises. Sur le papier, le Nanfang Dushi Bao- navire amiral du groupe Nanfang - dépend du comité du Parti communiste de la province du Guangdong. Toutefois, le jeu des forces du marché change les rapports traditionnels de subordination politique. La concurrence entre titres rivaux conduit souvent les quotidiens à multiplier les reportages sociaux sensibles, remportant de vifs succès d'audience, mais entachant la réputation de leurs propres autorités de tutelle.
Le Nanfang Dushi Bao a ainsi divulgué, au printemps 2003, l'affaire Sun Zhigang, un jeune graphiste arrêté à la suite d'un contrôle d'identité et tabassé à mort dans une clinique dépendant d'un commissariat de police de Canton. Relayé par Internet, ce scandale a eu un énorme retentissement en Chine. Désireuse de prouver son engagement à respecter l'Etat de droit, la nouvelle direction du PCC, issue du XVIe congrès du parti, avait érigé cette affaire en exemple, sanctionnant des responsables de la police de Canton. Des effluves de "printemps" politique flottaient alors à Pékin.
Mais le vent tourna rapidement. Dès l'été 2003, la rhétorique sur la "transparence de l'information" et le "contre-pouvoir des médias", encouragée par l'éclatement de la crise du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), buta sur les limites du système. C'est à ce moment-là que démarra l'enquête sur les flux financiers du Nanfang Dushi Bao.
La brillante ascension professionnelle de Cheng Yizhong, appelé à Pékin à la tête de la rédaction d'un nouveau journal, le Xin Jing Bao - fruit d'une alliance entre le Nanfang Dushi Bao et le Guangming Ribao(Clarté) -, ajouta à l'exaspération des autorités de Canton. Ce ressentiment atteignit un point de non-retour quand le Nanfang Dushi Bao, dont Cheng Yizhong continuait à s'occuper, publia un nouveau scoop en révélant, le 27 décembre, la réapparition du SRAS à Canton, sans y avoir été préalablement autorisé. Le 6 janvier, le journaliste était gardé à vue durant huit heures.
Depuis la condamnation de ses deux collaborateurs, la machination visant à le broyer est lancée. Cheng Yizhong, qui a visiblement été lâché par ses protecteurs à Pékin, semblait s'attendre à ce sort. La date de son procès est encore inconnue.
Frédéric Bobin