Je commence lundi matin. La navette vient à 8h30 pour nous chercher. Je rencontre quelques collègues de la section française. Direction la tour de CCTV, celle que je regarde à la télévision depuis près d’un an, et depuis quelques mois avec des yeux larmoyant de convoitise.
Bon le premier jour, un peu chou blanc pour la productivité. On est dirigé vers un bâtiment annexe où se trouve une partie de la rédaction francophone. Je vois enfin Mme Song, qui m’a téléguidée jusqu’ici depuis si longtemps. Elle est très gentille. Nous sommes 4 à commencer ce jour-là. On nous montre un peu le tout, je signe mon contrat, et nous sommes conduits de l’autre côté de la rue, au département news où je vais travailler. Pas du tout question de rentrer dans la place sans carte d’accès. Le garde à l’entrée m’intime même assez sèchement de reculer parce que je mordais de trop près sur la ligne de démarcation devant le portail.
Notre section est au 8e étage. Une salle avec des rangées d’ordinateurs et des bancs de montage. Tout le monde bosse dans la même pièce. Des ordis Dell tout neufs, avec des mini-tours. Tous sont connectés en réseau pour le traitement des dépêches. Un super truc ce réseau. Après que les articles provenant de différentes sources aient été sélectionnés par le chef d’équipe, les traducteurs chinois se mettent au travail, placent leur version dans une corbeille commune où les rewriters étrangers les reprennent pour peaufiner le tout. On les envoie vers le rédacteur final que vérifie que tout est correct à tout point de vue. Et c’est réglé. On peut voir s’afficher l’historique des modifications, retrouver la source originale en quelques clics. Le seul hoc pour moi, c’est que je deviens dyslexique du clavier. Mon portable a un clavier allemand, les claviers chinois sont des claviers américains, et bon sang de bonsoir, je ne me rappelle pas du tout où sont les accents quand je passe en français. Je p´2dqle encore dqns le riz.
La cerise sur le gateau : Mme Song me dit que je peux me trouver un appartement si je me dépêche, et ouf, quel soulagement. Si la moquette n’avait pas connu des jours meilleurs… Il faut bien dire que les batiments de CCTV sont un peu vieux, et un peu petits. La tour semble nickel à la télé, en réalité, elle date des années 80. Toilettes à la turque et murs d’un blanc douteux. Et puis, pour une entreprise qui diffuse plus de 12 chaines, c’est encore plus petit que les batiments du boulevard Reyers. Ils louent des bureaux un peu partout dans Beijing pour éponger les surplus et ils pourraient construire de nouveaux batiments d’ici 2008. Mais la vue est époustouflante au dernier étage. Abstraction faite du smog et de l’humidité.
Après la visite, j’arpente le quartier avec un stagiaire pour des photos d’identité pour mes multiples pass. Infructueux. Retour à midi dans le bâtiment annexe. On apporte les plateaux-repas dans chaque bureau, y a pas de réfectoire. On reçoit un plateau en plastique avec du riz, de la viande et des légumes. Chacun mange sur un coin de table avec un bout de papier journal en dessous en guise de set de table. Très coquet.
Les employées, 99% de filles, sont toutes jeunes. Je papote, impressionnée par leur français et repars à la recherche d’un photographe. À 14h30, fin de la journée. Retour à l’hôtel. Ma chambre est nettoyée et rangée, avec nouveau thermos d’eau chaude, et le China Daily du jour qui m’attendent à la porte de mon appartement de caractère. Y a des côtés positifs à l’endroit, indéniablement, hormis son caractère désormais temporaire.
La différence entre le touriste et l’autochtone
Je retombe dans le coma, ah le décalage, jusque 18h passées. Le temps de faire un tour du quartier, histoire d’attraper des cloches avec mes sandales neuves. Et dire que mes pieds criaient déjà grâce après mes pérégrinations aux alentours de CCTV avec mes hauts talons dans la moiteur pékinoise. Chaque grande cause cache en ses tréfonds des victimes ignorées. Mes arpions en l’occurrence.
L’état des arpions est finalement tout ce qui fait la différence entre le touriste et l’autochtone. L’autochtone sait comment économiser ses arpions dans un environnement donné, alors que le touriste a tendance à flamber ce capital de facon inconsidérée. Voilà peut-etre la raison pour laquelle tous les touristes occidentaux du monde requerent à des équipements de trekking meme pour aller du centre commercial de Wangfujing à Tien An Men. Ils cherchent à pouvoir parer à tous les risques physiques pour profiter de leurs vacances au maximum, quitte à transporter le matériel pour un bivouac, en cas d’urgence entre les deux stations de métro. Mais au fond ce qui va les atteindre profondément dans leur chair et leur faire ressentir leur extranéité, et souvent de manière douloureuse, c’est l’état de leurs petons. Le retard historique du touriste chinois dans la course à la société des loisirs m’a été révélé en un instant, à Long Ji, un village de montagne dans le Guangxi, où j’étais en octobre. Pas mal de dames étaient venues en talons aiguilles. Ca avec la tendance irrépressible qu’ils avaient de grimper un sommet rien que pour le plaisir d’aller y gueuler un grand coup pour entendre s’il y avait de l’écho démontre une certaine innocence de leur part. Mais la version tout-terrain du dernier catalogue Wolfskin sur pattes en environnement urbain aseptisé me parait tout aussi futile.
Je dois encore me faire tirer des photos d’identité pour l’hôtel, histoire d’obtenir ma carte de réduction d’experte : le service de nettoyage de vêtements (pas de machine à laver disponible), piscine, coiffeur, restaurant à moitié prix. Ce qui ne coûte jamais que 50% plus cher qu’à Linyi. Sauf pour la piscine, il n’y en avait pas ! J’inspecte les trois centres commerciaux de luxe de ma proche proximité. Si vous aimez l’Innovation, venez chez moi, vous ne le regretterez pas. Y en a trois à moins de 500 m, même produits, style, prix. Plus le petit marché aux fringues, et les boutiques normales. Je ne mourrai pas toute nue dans mon appartement de nonne recluse après son vœu de pauvreté.
Je vérifie l’achalandage des supermarchés. Alléluia. Beurre Président, fromages (feta, emmental, cheddar, yaourt, cottage cheese, gouda, etc.), crème fraîche, spaghettis Barilla, sauce tomate, café, alcools occidentaux, détergents, biscuits, chocolats, viande emballée sous polystyrène, de la glace pas chinoise, un rêve. C’est cher, mais c’est là. Ils vendent des éponges gratteuses avec des manches pour nettoyer de grandes surfaces sans s’ankyloser les poignets, ingénieux pour parer au ménage elbow. Comparé à Linyi, on dirait le trésor d’Ali-Baba pour expatrié fortuné. Avec des pizzerias Domino’s qui livrent à vélo, des cafétarias Starbucks, des KFC, des Mac Do et des bars à sushi. Mes standards alimentaires seront revus à la hausse. Cependant, un marché comme celui de Linyi avec mon riz légumes à un yuan, cela va me manquer. Parce que le genre de mon quartier, c’est plutôt crache-fric.
Je retombe dans le coma, et tourne en rond de minuit jusque 4h du mat’. Aaaah le décalage.
Je repars au boulot ce mardi après-midi, rotation 14h30-21h pour la semaine. Après avoir passé une matinée infructueuse à essayer de me rendre au centre médical pour ma visite obligatoire. Cette fois-ci, je m’attelle au vrai turbin. Lire, corriger, traduire. Cela me plaît plutôt bien pour un premier jour. Juste que l’airco est réglé à 16 degrés. Et qu’il est situé au-dessus de mon ordi. Il règne une température polaire du côté de mes omoplates. Dans mon plateau-repas aujourd’hui, au menu, des boulettes de viande excellentes. Le boulot a l’air très correct, la cantoche aussi, que demande le peuple ?
Un logis. Insatisfaction post-moderne typique. Il faut maintenant que je me lance dans la chasse à l’appartement à proximité de CCTV. Car les embouteillages à Beijing, cela vaut la rue de la Loi à 5 heures. Un bref sondage m’a indiqué que 40 min de trajet, c’était encore une bonne moyenne. Hors de question que je retombe dans le syndrome vilvordien du transport en commun interminable du bout du monde.
Evelyne, je compte sur toi !